Plusieurs jours s’écoulèrent ainsi, dans une errance vagabonde, ni triste ni joyeuse, plutôt nonchalante. La vie pouvait être ainsi : capricieuse, indécise, superficielle et sans remords, même lorsque le monde flambait tout à côté. Un soir en rentrant à son hôtel à Chiang Mai, Marie y trouva un mot laissé par Somchaï : « Tha haak waa, khun tongkan mi khwam soukh, tatsinjaï daï, laew kho, man dja mi » « Si tu veux être heureuse, tu dois le décider ».
C’était une porte ouverte, une main tendue. Le décider ? Elle n’avait attendu que cela depuis des jours. Mais sous l’invitation, Somchaï ne manquait pas de prétention. Il l’appelait tout en lui laissant la responsabilité de décider sans pour autant faire une réelle demande. C’était impérieux et flou. Exigeant et touchant.
D’un coup, tous les slogans pour « mobiliser les toxines » « accroître la vitalité », « promouvoir la juvénilité », « stimuler les différents courants subtils de l’énergie », tous ces jolis concepts, aussi vides que prétentieux, s’envolèrent comme une fumée dans l’air.
Elle fit ses bagages le soir même, mais il n’y avait plus de bus pour Mae Sariang, alors elle se mit en quête d’un taxi. Les chauffeurs rechignaient à conduire le soir, la nuit n’en parlons pas, ils craignaient trop les « phis », les fantômes, les revenants, les esprits. Elle sut en convaincre un avec une offre qu’il ne pouvait décemment pas refuser.
Sur le chemin, elle téléphona à Lotus.
- J’arrive dit-elle.
Si le téléphone en Thaïlande était fait pour ceux qui n’avaient rien à se dire et se le disaient souvent - d’où leur addiction à cet appareil scotché en permanence sur leur oreille – avec Lotus, les confidences importantes avaient besoin du regard, du toucher et éventuellement de quelques mots pour ponctuer l’essentiel.
Elle répondit laconiquement :
- Moi t’attendre.
En grimpant dans la voiture, pleine d’une énergie nouvelle qui ne devait rien aux massages ou si peu, mais beaucoup à sa décision, Marie ne portait plus le poids du passé, elle se tournait vers l’avenir sans savoir quel serait son visage. L’inconnu.
Excalibur s’était persuadé être la réincarnation d’un étudiant rebelle qui s’était immolé par le feu quarante ans plus tôt. Jusqu'à quel point ce passé marqué du sceau des flammes avait consciemment ou non, influencé son geste de folie ? Il n’y a pas si longtemps, il voulait entrer au monastère, se faire moine, « porter la robe ». Pour voir plus clair en lui, faire le point et choisir le bon chemin. Plus tard, il lui avait aussi posé cette question horriblement prémonitoire :
- Tu viendrais me chercher si je disparaissais » ?
Entre méditation et révolte il avait choisi le feu.
Entre isolement et publicité, il avait choisi l’exil.
« Moi je choisis l’improbable et un futur sans promesse ni contrat ». C’était ça vivre : ne rien brusquer et avancer en tâtonnant. Une sorte d’allégresse coulait dans ses veines.
« N’attends pas que les évènements arrivent comme tu le souhaites, décide de vouloir ce qui arrive ». Etrange comme le « Décide de ton bonheur de Somchaï » était proche de cette maxime stoïcienne.
Mais dans la langue thaïe « khwam soukh » se traduisait par « plaisir » - mot concret – et non par « bonheur », notion impalpable –
Ses pensées dansaient si librement dans sa tête qu’elle sursauta lorsque le chauffeur lui dit : « Mae Sariang miss ».
Elle alla au-devant de Somchaï et prit place à ses côtés dans le pick-up.
- Je reste » lui dit-elle simplement.
Il ne marqua aucune surprise. S’attendait-il à autre chose ? Sûrement pas puisqu’elle était là.
- J’ai décidé de marcher au bord de la falaise » annonça-t-elle en riant pour le faire réagir.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Je veux dire que j’ai choisi la route dangereuse
- Toutes les routes sont dangereuses puisqu’on n’en connaît pas d’avance le tracé ni jusqu’où elles vont.
- L’inattendu !
- Oh ! A propos de falaise…
- Où allons-nous » ? demanda-t-elle curieuse tout à coup.
- Sur une colline qui domine la ville. La vue y est superbe, mais attention au vertige si tu t’approches trop près du bord ». Puis la regardant malicieusement : « C’est ce que tu cherches, non » ?
- Je parie qu’il y a un temple là-haut ?
Il fit oui de la tête.
- Malins les moines ! Ils choisissent toujours les meilleurs points de vue pour y installer leurs Bouddhas.
- Oh ! Vous, farang !… » s’indigna Somchaï. Il n’avait pas aimé son ton désinvolte sur les moines. Elle s’abstint cependant d’ajouter qu’à Paris il y avait des « bouddhas bars » et de la musique d’ambiance du même nom.
Ils n’avaient pas fini, lui et elle, de s’apostropher : « Vous, farang », « vous, thaïlandais » ! Interpellations comme des accusations ou des incompréhensions à l’échelle d’un continent !
Elle le reprit avec une tendresse sincère :
- Tu sais, je pense par moi-même Somchaï !
Elle se retint d’ajouter : « Pas comme vous, thaïlandais, qui ne pensez qu’au sein du groupe ». Elle se rendit compte combien il était facile et dangereux de tomber dans ce genre de raccourci.
- Simple question de respect » reprit-il. « Rien ne doit être placé au-dessus de la tête de lord Bouddha ».
La route grimpait en lacets étroits et serrés.
- En période de mousson, cette route est impraticable. En descente surtout, elle est très dangereuse.
- On ne peut le savoir que si l’on monte d’abord !
Ces deux phrases étaient le résumé de leur histoire et ils restèrent silencieux un long moment comme s’ils en méditaient le sens. Mais ce silence lui pesa très vite, elle eut envie de le bousculer, de l’apostropher tandis qu’il restait agréable et mystérieux, tel qu’elle l’avait toujours connu, en dehors des quelques jours qui avaient suivi leurs retrouvailles dans la jungle lorsqu’il parlait, parlait, pour donner le change et masquer sa peur de ne plus savoir qui il était.
Le coucher du soleil les captiva de longues minutes Il flamboyait sur la plaine baignée d’une lumière orangée et piquetée d’or : les stupas de la ville et leurs bouddhas de bronze.
- Tu es sûre de vouloir rester ?
- Huum, tout le temps qu’il y aura un champ à labourer.
- C’est encore un dicton de ton pays ?
- Non, je viens de l’inventer.
- Et ça veut dire ?... Il hésita quelques secondes avant de poursuivre : « Ça veut dire… pas pour toujours, c’est ça » ?
- Pas pour toujours » confirma-t-elle.
Combien de temps ? Elle aurait été incapable de le dire, elle ne le savait pas elle-même. Il ramena aussitôt la conversation sur un terrain plus concret :
- Il y aura toujours du travail pour toi ici. Les organisations humanitaires ne manquent pas. Tu pourrais enseigner l’anglais à Mae Sariang.
En plus d’avoir les pieds sur terre, il était désespérément optimiste.
Le paysage disparut d’un coup dans une brume grisâtre à l’instant où le soleil déclinait derrière les collines de l’autre côté de la plaine.
Ses yeux étaient plissés, comme ceux d’un chat ou plutôt d’un tigre. Il lui faisait le cadeau de sa puissance, tels ces félins hier encore sauvages et domestiqués aujourd’hui par les moines de la forêt près de Kanchanaburi.
Elle éclata de rire. Ça le déstabilisa. Pas fragile en tout cas, vulnérable sûrement. Elle prit sa main dans la sienne, il se laissa faire, mais ne lui laissa pas longtemps l’initiative. Il emprisonna sa tête dans ses deux mains et posa son front contre le sien. C’était un geste fort, pas vraiment tendre.
Au cinéma, les films se terminaient souvent par un langoureux baiser, généralement faux. Dans les contes de fées, on refermait le livre sur cet éternel : « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants », mais que savait-on de la suite de ces histoires qu’on ne racontait jamais, de l’ennui qui s’ensuivait, des habitudes et de la routine qui tuaient l’amour à petit feu ?
Face à la petite ville en train de se fondre dans un brouillard de chaleur enveloppante, le geste de Somchaï ressemblait, non pas à une promesse mais à quelque chose de vague et de possible. C’était rien et énorme. Elle saurait s’en contenter.
« Moi, la farang, je risquais fort d’être la tempête, avec mon passeport dans la poche, mes caprices de voyages, mon goût fiévreux d’indépendance. Tandis que lui, le thaïlandais ancré dans une culture qu’il croyait immuable, il serait peut-être le roseau ».
Cette image lui plut.
La tempête et le roseau.
« Tu crois que ça peut marcher » ?
Elle lui sourit, confiante, en pensant à la question que n’aurait pas manqué de lui poser Delphine, son amie d’enfance. Somchaï la regarda, décontenancé.
Pour le rassurer, elle lui souffla :
- Je pense que je vais vivre ici… »
Il attendait la suite avec une anxiété mal déguisée.
- Et m’accommoder de « peut-être » …
Les commentaires récents