« Nous ne pouvons encore accorder notre confiance à ce régime » m’écrit mon « petit frère », le moine Agga Nya Na… qui a trouvé refuge à Brooklyn après avoir participé à la révolution safran de 2007 à Rangoon. J’ai déjà raconté son épopée dans ce blog (« last exit to Brooklyn » « Histoire d’un moine » et « Irène dépêche-toi qu’on en finisse » entre autre). Je suis allée passer une semaine avec lui à New York où il fut mon guide, de Hyde Park au Musée Moma, du Pont de Brooklyn à l’Empire State Building. La française découvrant New York et le moine lutin qui marchait toujours trop vite avec ses tongs en plastique. Et moi, flâneuse, cliquant à chaque seconde sur les buildings de verre reflétant l’intensité du ciel après le passage de l’ouragan Irène. Nous sommes en contact permanent grâce à Facebook.
« Bien que le régime ait relâché quelques 200 prisonniers politiques il y a quelques jours, nous sommes toujours préoccupés car à la moindre critique ils peuvent à nouveau être emprisonnés. La plupart de ces prisonniers ont déjà été relâchés et emprisonnés trois ou quatre fois, juste pour avoir pris la parole ». Condamnés au silence donc.
Agga Nya Na vit avec deux autres moines plus âgés dans un appartement de Brooklyn aménagé en petit monastère. Il continue : « Nous nous demandons si ce régime n’essaie pas de faire bonne figure vis-à-vis des Etats-Unis et de l’Union Européenne pour qu’ils lèvent les sanctions économiques. Nous sommes persuadés que le régime ne tiendra pas des élections libres et honnêtes en avril ». Celles auxquelles se présente Aung San Suu Kyi ». Chats échaudés craint l’eau froide. Ou plutôt moines persécutés connaissent la musique. Depuis plus de cinquante ans !
Parallèlement et pour corroborer les craintes de mon ami, Bertil Lintner, correspondant de la Far Eastern Economic Review et auteur de plusieurs livres sur la Birmanie, confirme : « La relaxe de 200 prisonniers politiques et la tentative de cessez-le-feu avec le KNU (l’armée rebelle karen) sont les dernières mesures prises par le président Thein Sein pour améliorer l’image du Myanmar sur le plan international et apaiser ainsi les critiques, aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’étranger ».
Ces changements en surface (il a écrit « cosmétiques ») dans ce pays de tradition militaire (et ça remonte à bien avant l’occupation britannique), sont indubitables. C’est devenu aujourd’hui plus facile pour les citoyens ordinaires d’avoir certains accès a Internet, aux magazines et journaux locaux et à certains articles dont la publication était impensable i y a quelques semaines – Du moins à Rangoon – Sans parler de l’icône Aung San Suu Kyi qui a passé 15 ans de ces 21 dernières années en résidence surveillée et dont les photos sont maintenant en vente sur les marchés.
« Beaucoup de citoyens du Myanmar ont accueilli avec soulagement ces mesures dans ce pays sur lequel la pression de la junte est insupportable, autant que la mémoire se souvienne. Mais ces mesures de relâchement ne peuvent être assimilées à un « processus de réforme » qui exigerait des changements de structure et de constitution ». (Rappel : en 2008 les généraux ont obtenu la constitution qu’ils voulaient à travers des élections truquées et ils contrôlent aujourd’hui la majorité des sièges au Parlement, donc ils peuvent se permettre de faire quelques concessions mineures en réponse aux pressions internationales)
« D’autre part, certains dissidents se demandent à voix basse… le quasi impensable… « Aung San Suu Kyi ne serait-elle pas manipulée par Thein Sein toujours soutenu par l’armée ? Ne serait-elle qu’un pion entre ses mains afin de briser l’isolement dans lequel se trouve le pays face à l’occident ? Contre une participation dans le futur gouvernement ? Si elle gagne 1 siège au gouvernement elle sera au mieux nommée ministre de la santé ou de l’éducation, des postes qui ne lui donneront pas le pouvoir politique et sûrement pas une influence quelconque sur l’armée. Elle pourrait être un excellent choix pour des rapports avec l’étranger afin de solliciter une aide pour la santé et des programmes d’éducation et également assister aux conférences internationales concernant le sida par exemple » (Je signale que le sida, en diminution dans beaucoup d’autres pays, fait des ravages hallucinants au Myanmar) »
Les militaires ont bien tout bétonné concernant leur pouvoir. Ce ne sera pas ce que croit trop facilement l’occident qui voit déjà Aung San présidente du pays (ce qui serait impossible de toute façon, c’est dans la constitution : quelqu’un qui aurait un parent, conjoint, enfant d’étranger ne peut accéder à ce poste. Au moins le film de Besson a expliqué cette partie de sa vie. Aung San choisit son pays et le pouvoir éventuel à sa famille).
Dans une interview « candide » avec « The Australian », WinTin, un des fondateur en 1988 de la LND (le parti d’Aung San) et emprisonné pendant 19 ans pour ses convictions, a déclaré « que les « reformes » sont un stratagème utilisé par la dictature du pays pour séduire les gouvernements étrangers et neutraliser Aung San » D’autres dissidents – anciens prisonniers politiques et leaders de groupes locaux de la société civile se plaignent que Aung San rencontre facilement les visiteurs étrangers les uns après les autres, mais n’a pas le temps de les voir, eux.
J’ai parlé dans ma note d’il y a 2 jours, de combats entre l'armee birmane et les Kachin au nord de la Birmanie… Je reprends les terme de Lintner : « Les Kachins ne se font plus d’illusions, Aung San n’a pas eu un mot de compassion dans ses discours ou dans une lettre, pour leur communauté bien que certains prêtres catholiques (une majorité de Kachin sont catholiques), aient expressément fait savoir à Tante Aung San que des milliers de civils avaient dû fuir leur terre vers la Chine proche ou se terraient dans les églises, que les fermiers avaient été obligés d’abandonner leur récoltes et se trouvaient sous la menace permanente des autorités chinoises pas très sympathiques » (Comment la Chine voit-elle ces rapports nouveaux avec l’occident ? Hum)
Les saints doivent rester des sains. Les icones des icônes.
Le pouvoir corrompt… Et dans l’un des pays les plus corrompus du monde !!!!
Pour terminer sur une note de dérision, je jette parfois un coup d’œil sur les « entrées » de mon blog et sur le moteur de recherche Google... Et je viens de lire : « la junte birmane contre Michèle ». Je ne sais pas si je dois avoir un frisson ou partir dans un grand éclat de rire….


Bonjour Michele,
Je continue avec plaisir à lire vos articles qui relatent à la fois vos opinions personnelles, vos sensibilités et vos impressions sur tous ces beaux voyages que vous avez la chance de pouvoir faire.
Chacun a droit à ses opinions et même si je ne partage pas votre vision résolument pessimiste sur la Birmanie, je les respecte et y trouve une prudence et une vigilance inquiète qui vous honore.
Je ne peux, par contre, pas laisser passer, sans réagir, les injustes (et graves!) allégations comme quoi Aung San Suu Kyi serait devenue le “pion” du nouveau gouvernement birman, la “traitre” en quelque sorte!
C'est, en effet, bien mal connaitre le caractère et l'ensemble de la vie d'Aung San Suu Kyi, entièrement consacrée (et j'allais même dire “sacrifiée”) à la lutte concrête , dangereuse et permanente pour la démocratie en Birmanie et cela à l'intérieur même de son pays.
Je tenais également, en tant à la fois que journaliste-écrivain travaillant en permanence sur la Birmanie et l'actualité d'Aung San Suu Kyi (www.aungsansuukyi.fr) et l'un des responsables de France Aung San Suu Kyi, à apporter certaines informations complémentaires à votre article:
1 - Les détenus d'opinion libérés sont loin d'être muselés ou d'accepter de l'être puisqu'un certain nombre d'entre eux, à peine sortis de prison, font partie des candidats aux prochaines élections au Parlement, aux côtés d'Aung San Suu Kyi et sont loin d'avoir leur langue dans leur poche! Rendons-leur hommage!
2 - C'est l'ENSEMBLE des membres de la Ligue Nationale pour la Démocratie qui a voté à l'UNANIMITE la décision de présenter 48 candidats aux élections (dont Aung San Suu Kyi). Win Tin, bien que très prudent (et âgé) , A VOTE ET APPROUVE cette décision, même s'il y apporte aujourd'hui, à l'insistante demande orientée de certains journalistes occidentaux, un certain nombre de réserves, tout en conservant toute son amitié et son soutien à Aung San Suu Kyi.
3 - Ce n'est qu'une toute petite minorité des exilés birmans qui fait circuler l'idée qu'Aung San Suu Kyi serait, brusquement, devenue une sorte de “traitre” à la cause de son peuple. La majorité soutient activement sa stratégie, jusqu'ici spectaculairement efficace et déterminée
Le rédacteur en chef et fondateur du respecté et reconnu THE IRRAWADY , organe quasi officiel des exilés birmans a même appelé à lui donner “carte blanche”.
On peut se demander d'ailleurs ce que ces basses attaques contre Aung San Suu Kyi masquent. Que veulent ceux qui les profèrent? Que la Birmanie reste éternellement ce pays sous la coupe d'une junte cruelle et terrifiante? Que le peuple birman n'accède jamais à plus de bonheur, de liberté et de moyens économiques? Ou bien qu'une “révolution” sanglante et aux conséquences plus qu'incertaines ait lieu plutôt qu'une lutte démocratique?
Je sais - nous savons toutes et tous! - que le chemin vers la démocratisation complète et réelle de la Birmanie est encore long et semée d'embûches de toutes sortes!
Que le combat - non-violent- est loin d'être fini ! Qu'il se fera pas à pas.
Et qu'Aung San Suu Kyi et les démocrates birmans auront encore et longtemps besoin de nous, militants démocrates internationaux ,et de notre soutien (à notre place et selon nos moyens) pour les aider, les appuyer et les soutenir.
Mais c''est de cela qu'ils ont concrètement besoin. Et non qu'on leur prédise indéfiniment un sombre avenir en leur interdisant tout espoir, des berges de notre Occident moralisateur qui se targue de tout savoir et tout comprendre.
Je sais bien que vous aussi, Michèle, à votre place et avec vos écrits et témoignages, défendez et militez pour le bonheur et la libération du peuple birman.
Alors, continuons!
Avec mes amitiés et mon bon souvenir, Michèle.
Pierre MARTIAL
Rédigé par : Pierre MARTIAL | 22/01/2012 à 15:47